Quand on est en pleine forêt, dans les Vosges ou dans la Forêt-Noire, au milieu des arbres, on ne voit plus que des troncs et des branches. Ils nous cachent la vue, et on perd de vue la forêt elle-même. Cela nous arrive dans la vie de tous les jours, mais aussi dans notre vie de foi. On s’applique, on veut bien faire, mais à force de s’occuper des détails, on finit par oublier pourquoi on fait tout cela. Il faut alors savoir reculer d’un pas pour retrouver le sens de l’ensemble, pour voir la forêt au-delà des arbres. Qu’est-ce qui est vraiment important ? Qu’est-ce qui compte pour nous ? Et de quoi pourrait-on se passer ?

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, un docteur de la Loi pose à Jésus la question du commandement le plus grand. Mais qu’espérait-il obtenir en mettant Jésus à l’épreuve ? Ignorait-il vraiment quel était le premier commandement ? C’est peu probable. Il est vrai que les docteurs de la Loi avaient multiplié les prescriptions, les obligations et les interdits, au point qu’il devenait parfois difficile de s’y retrouver. Selon la tradition juive, on en dénombre 613 mitzvot מִצְוֹת : 248 commandements affirmatifs « tu feras » et 365 interdictions « tu ne feras pas ». À l’époque de Jésus, la question de savoir comment hiérarchiser ces prescriptions et s’il était possible de les résumer en un seul commandement faisait débat parmi les scribes. Ces derniers s’attachaient souvent à des détails, comme le leur reprochait Jésus, sans toujours savoir distinguer l’essentiel du secondaire. Ils risquaient ainsi de perdre de vue l’essentiel, l’ensemble comme celui qui, au milieu des arbres, ne voit plus la forêt.

Mais, d’un autre côté, en répondant à leur question, Jésus reprend les paroles de la Torah que tout juif croyant connaît bien, puisqu’elles font partie de sa prière quotidienne : le Shema Israël   .שמע ישראלCette prière rappelle aux croyants ce qui doit rester au cœur de leur relation à Dieu.

Mais si nous revenons à la question du docteur de la Loi, il fallait donc qu’il y ait autre chose derrière cette question.

Je crois que saint Jean Chrysostome nous aide à comprendre cette question. Dans sa soixante et onzième homélie sur l’Évangile de Matthieu, il explique que les pharisiens posent cette question en espérant que Jésus leur révélera lui-même un point faible, en déclarant lui-même qu’il est Dieu. Après l’échec de leur piège au sujet de l’impôt, puis de la tentative des sadducéens au sujet de la résurrection des morts, il leur restait encore un dernier espoir. Peut-être Jésus finirait-il par dire qu’il est le Fils de Dieu, ce qui leur donnerait l’occasion de l’accuser de blasphème. Mais, une fois encore, ils se sont trompés. Jésus place l’amour de Dieu, son Père, au-dessus de tout.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ».

Mais au fond, comment peut-on aimer Dieu, lui qui est invisible, qu’on n’entend pas et qu’on ne peut pas toucher ? Lui qui est infini, comment peut-on l’aimer de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit ?

Pour comprendre cela, commençons par rappeler que notre amour pour Dieu est toujours une réponse à ce qui se passe au plus profond de nous-mêmes. Dieu est la source première de l’amour et nous le manifeste en premier notamment à travers son Fils Jésus. Aimer Dieu correspond à un mouvement intérieur, un acte de foi par lequel l’être humain reconnaît un élan qui le dépasse et accepte d’être accueilli. Cet amour est existentiellement un bien pour nous, car il ouvre la possibilité de commencer à nous regarder nous-mêmes et à regarder notre vie, notre intérieur avec un peu plus de sincérité et de lucidité. Saint Thomas d’Aquin enseigne que, dans l’âme du baptisé, Dieu répand son amour. Il ne s’agit pas d’abord de notre amour pour Dieu, mais de l’amour dont Dieu nous aime et qui nous rend capables de l’aimer à notre tour, ainsi que de nous aimer nous-mêmes et d’aimer notre prochain. Tout commence par Dieu, et non par nous.

Jésus nous parle de deux commandements inséparables : aimer Dieu et aimer son prochain. Cela signifie que l’amour comporte deux dimensions. Il y a d’abord une dimension visible, qui se manifeste dans nos paroles, nos sentiments et nos gestes concrets envers Dieu et envers les autres. Mais il y a aussi une dimension invisible, qui prend naissance dans le cœur : c’est elle qui nous donne l’élan, la motivation et le désir d’agir, aussi bien envers Dieu qu’envers notre prochain. Mais qui est ce prochain ? Notre prochain est celui avec qui nous partageons le fait d’être aimés par Dieu. Ainsi, même une personne que nous ne connaissons pas peut être notre prochain. L’amour de Dieu est donc inséparable de l’appel à aimer notre prochain.

Dans son hymne à l’amour (cf. 1 Co 13, 1-13), saint Paul met l’accent sur ce que l’on pourrait appeler « l’âme de l’amour », c’est-à-dire sur ses dispositions intérieures. Quant au « corps de l’amour », autrement dit aux actes concrets par lesquels l’amour se manifeste, il en parle peu dans cet hymne. Il aborde cette question ailleurs dans ses lettres. Or, lorsque nous parlons de l’amour du prochain, nous pensons presque immédiatement aux actes de charité, à ce que nous pouvons faire pour lui : lui donner à manger ou à boire, lui rendre visite, bref, lui venir en aide d’une manière ou d’une autre. Mais tout cela est le fruit de l’amour, ce n’est pas l’amour lui-même. Il y a d’abord la bienveillance, puis la bienfaisance. Autrement dit, vouloir le bien de quelqu’un vient avant le fait de lui faire du bien.

Il en va de même pour notre amour de Dieu. Jésus nous met en garde : nous pouvons accomplir de bonnes actions et pratiquer des actes de piété tout en gardant notre cœur loin de Dieu. C’est le cas de ceux qui prient, jeûnent et font l’aumône pour être admirés des autres. Cet amour ne cherche pas à sortir de soi, mais à se confirmer soi-même dans le regard des autres. Ils cherchent leur propre intérêt au lieu de laisser l’amour de Dieu traverser leur être tout entier. Mais l’amour de Dieu n’est pas resté invisible. Comme l’écrit saint Jean : « Voici comment l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui» (1 Jn 4, 9). Chers frères et sœurs, en Jésus, Dieu s’est fait homme : on pouvait le voir, l’écouter et le toucher. Son amour s’est manifesté dans notre condition humaine, à travers une présence et des gestes concrets. Saint Jean rappelle aussi que nous ne pouvons pas séparer l’amour de Dieu de celui du prochain : « Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection » (1 Jn 4, 12).

Jésus place bien l’amour de Dieu au-dessus de l’amour du prochain, mais il ne sépare jamais les deux. Aimer Dieu, c’est aussi apprendre à aimer notre prochain, non seulement par nos actes, mais d’abord par un cœur qui veut véritablement son bien.  Amen +

 

Fr. Mina-Athanase ABDELMESEH SAID O.P.