
« […] Il loua cette vigne à des vignerons… » : recevoir, porter du fruit, rendre grâce
Frères et sœurs,
En ce dimanche, l’Évangile nous parle d’un propriétaire terrien, de son domaine, de sa vigne et des vignerons auxquels il la confie. C’est une vigne soigneusement préparée, entourée d’une clôture, munie d’un pressoir et d’une tour. Tout est prêt. Le maître la confie donc à des vignerons et part en voyage. Puis vient le temps des fruits, le temps de la récolte, le temps des vendanges.
Cette parabole a pour objectif de nous rappeler une vérité simple et exigeante : nous ne sommes pas les propriétaires de ce que Dieu nous confie ; nous en sommes les gardiens. Et peut-être est-ce précisément ce que la vie et l’enseignement de saint François d’Assise peuvent nous aider à redécouvrir aujourd’hui.
Recevoir la vigne comme un don
La vigne, dans la Bible, représente souvent le peuple de Dieu. « La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici le crime ; il en attendait la justice, et voici les cris. » (Is. 5, 7). Mais elle peut aussi évoquer notre propre vie, notre monde, nos relations, tout ce qui nous est confié. Le Seigneur Jésus lui-même se présente comme une vigne : « Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn. 15, 5).
Nous, nous avons parfois tendance à vivre comme si tout nous appartenait : notre temps, nos biens, nos talents, les autres eux-mêmes, et même la création. Or l’Évangile nous rappelle que nous avons d’abord tout reçu.
François d’Assise a profondément vécu cette attitude de réception. Il a appris à regarder toute créature comme un don et à reconnaître Dieu comme la source de tout. Le soleil, l’eau, la terre, les animaux, les frères et les sœurs : tout pouvait devenir pour lui occasion de rendre grâce. C’est sa célèbre prière du « Cantique des créatures » : « Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil, par qui tu nous donnes le jour, la lumière ; il est beau, rayonnant d’une grande splendeur, et de toi, le Très Haut, il nous offre le symbole. Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles : dans le ciel tu les as formées, claires, précieuses et belles. »
C’est une première conversion que nous pouvons demander en ce dimanche : passer du sentiment de possession à la gratitude. Non pas seulement dire « j’ai », ou « je possède », mais reconnaître « tout ceci m’a été donné ».
La vigne porte des fruits
Mais le maître de la vigne ne demande pas seulement que la vigne soit entretenue. Il vient chercher les fruits de la vigne.
La foi chrétienne ne peux donc se réduire à une simple possession spirituelle, à un sentiment exclusif et excluant d’’appartenance, pas plus qu’à la conservation tranquille d’un héritage. Elle porte en elle une fécondité. Dieu attend de nous des fruits de justice, de paix, de pardon, de fraternité, de miséricorde.
Dès lors l’Évangile nous interroge très concrètement : quels fruits notre vie porte-t-elle ?
Le risque des vignerons est de vouloir garder pour eux ce qui leur a été confié. Ils oublient que la vigne ne leur appartient pas. Leur violence manifeste une logique de possession qui finit par exclure le propriétaire lui-même.
Saint François là encore nous montre un chemin tout différent : celui de la pauvreté évangélique, qui n’est pas d’abord le mépris des biens, mais la liberté de ne pas s’y enfermer. Être pauvre, pour lui, c’est pouvoir recevoir, partager et rendre grâce.
Voilà pourquoi évoquer sa mémoire ne pourrait nous détourner de l’observance dominicale : elle nous ramène au cœur même de l’Évangile. La vie reçue devient féconde lorsqu’elle devient donnée.
Célébrer le Seigneur, pour devenir ce que nous recevons
Notre eucharistie et notre rassemblement communautaire en ce dimanche prennent tout leur sens.
Car chaque dimanche, nous venons à la rencontre du Maître de la vigne. Nous venons reconnaître que notre vie ne trouve pas en elle-même sa source ni son accomplissement. Nous écoutons sa Parole ; nous recevons le Christ dans son Corps et dans son Sang ; nos prières et nos chants se font action de grâce.
La messe ne peut être une parenthèse dans notre semaine. Elle est le lieu où nous réapprenons à qui appartient la vigne et pour quoi elle nous est confiée.
Saint François a compris que tout commence par cette reconnaissance émerveillée : Dieu est le Créateur, et nous sommes ses créatures aimées. Son « Cantique des créatures » est au fond une immense Eucharistie : une action de grâce qui embrasse toute la création.
Alors, en sortant de cette célébration, nous ne repartirons pas simplement avec une belle pensée. Nous repartirons comme des vignerons auxquels le Seigneur confie à nouveau sa vigne : notre famille, notre travail, notre communauté, les pauvres et les plus fragiles, la création, notre monde.
Frères et sœurs, demandons au Seigneur, par l’intercession de saint François, de nous préserver de la tentation de posséder ce que nous avons reçu. Qu’il nous donne la joie de servir, la liberté de partager et la grâce de porter du fruit.
Et lorsque le Seigneur viendra chercher les fruits de sa vigne, puissions-nous lui remettre, avec simplicité et reconnaissance, ce qu’il nous avait lui-même donné.
« Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. À lui la gloire pour l’éternité ! » (Rm. 11, 36).
Amen.
- Thomas-Marie Gillet, o.p.




