Homélie pour la fête de Saint Dominique – fr Jean-François Bour – 8 août 2021

N’avez-vous jamais ouvert chez vous un placard, un tiroir, un coffre en vous disant : mais pourquoi ai-je gardé enfermé toutes ces choses qui pourraient d’ailleurs être utiles à d’autres gens : de la vaisselle, des vêtements, des ustensiles, des outils, peut-être de l’argent. Ils sont là, bien rangés, bien couvés, bien conservés mais on ne les sort pour ainsi dire jamais, depuis des années, car on utilise plutôt d’autres vêtement, une autre vaisselle… On garde tout cela comme un trésor qui a peut-être une certaine valeur, sentimentale ou réelle. En tout cas, c’est bien « au chaud » et personne n’en profite.

Il arrive que l’Eglise elle aussi fonctionne ainsi. Il arrive, en diverses époques qu’elle passe beaucoup de temps à veiller sur un coffre, sur un trésor, sur des vérités bien conservées et bien entretenues dans des cercles d’intellectuels et par une structure cléricale magnifiquement organisée – ou presque – , selon des codes esthétiques, liturgiques ou moraux fort honorables pour beaucoup : le seul problème, c’est l’énergie que l’on met à bien astiquer la vitrine, comme on le ferait pour certains vaisseliers anciens dont nos grands-mères étaient friandes au point d’y laisser dormir les plus belles pièces du service de table, en attendant le prochain mariage, lequel n’arriverait peut-être jamais.

Eh bien, avec Saint Dominique, mort le 6 août 1221 à Bologne, il y a huit cents ans, il n’aurait pas fallu longtemps avant qu’il ne commence à vider les placards pour en apporter le trop plein et même le nécessaire à quelque comptoir pour vendre ou pour donner : il n’aurait pas aimé les vaisseliers de ma grand-mère. Pour Dominique, l’Eglise et ses clercs ne pouvaient pas plus continuer à processionner devant des populations affamées et ces cœurs assoiffés d’espérance des coffres bien cloutés et bardés où l’on conservait les trésors, vêtements liturgiques, missels enluminés, objets de dévotions richement ornés et qui ne pouvaient être vénérés que de loin, par le peuple des miséreux.

Avec Saint Dominique, le grand trésor que l’Eglise des apôtres de Jésus porte en son sein depuis la Pentecôte ne saurait être conservé dans des coffres forts, ni chichement distribué du bout des doigts. Avec Dominique prêcheur de la Grâce, le trésor de l’Eglise, il faut y puiser à pleines mains, et faire exactement ce que fait l’Esprit-Saint : distribuer largement la nourriture de l’évangile, l’espérance du Salut et la richesse de la miséricorde de notre Dieu. Dieu donne, jusqu’à se livrer lui-même. Comment des chrétiens peuvent-ils imaginer qu’ils pourront l’enfermer dans des boîtes fermées à clefs ? Qui donc sont ces clercs qui monnayent chèrement l’accès à la bénédiction divine ? Comment l’Eglise pourrait-elle garder pour elle la richesse de la Parole divine qu’elle a reçu en dépôt ? Elle l’a reçu, non pour la stocker et la rendre inaccessible ou incompréhensible mais pour la distribuer largement en accompagnant la caravane de l’humanité assoiffée. L’humanité est digne de ce trésor, non parce que tous seraient saints, mais parce que tous sont enfants de Dieu.

Voilà donc le rôle que saint Dominique entrevoyait pour les frères prêcheurs : prendre à pleine main dans le trésor de la Grâce et le distribuer généreusement. Prêcher c’est cela. Dans la religion de Dominique, rien n’est chiche, rien n’est mesquin. Il était lui-même entièrement donné à cette tâche, par sa vie spirituelle, sa prière, ses jeûnes, son étude, sa parole et son exemple. Il était l’ami de Dieu qui puise dans les trésors de son ami pour distribuer aux pauvres, aux assoiffés, aux pécheurs, aux mal-croyants et aux incroyants. Dominique ne prend jamais pour lui quand il a l’air de dévaliser les greniers de Dieu, dont la Grâce est inépuisable. On le comparerait bien à Joseph qui, dans la Genèse, au temps de la famine, ouvrit les greniers de Pharaon son maître, pour nourrir tout le Proche-Orient.

Dominique a-t-il laissé une œuvre ou un traité pour nous expliquer tout cela ? Non, ou pas sous la forme qu’on attendrait : peut-être pour nous éviter la tentation de nous « asseoir » sur un trésor bien scellé et gardé par des spécialistes. Dominique dit-on souvent a plutôt laissé son Ordre, autrement dit ses frères. Il a laissé des frères afin qu’ils s’exposent tout entier à la lumière de l’évangile, à la Parole divine, des frères qui se laissent travaillér par elle.

Ainsi seulement, pourraient-ils, par le verbe et l’exemple dispenser les trésors de la Grâce à leurs semblables, à l’humanité entière : exposés à la Parole de Dieu, et malgré leur pauvreté, leur péché, leur inconstance, ils pourraient devenir un peu cette lumière qui brille pour « éclairer tous ceux qui entrent dans la maison ».

Dominique a laissé une famille d’hommes et de femmes occupés à explorer et à vivre chaque syllabe, chaque trait de la Parole divine afin d’en exprimer la fécondité pour les déserts du monde. Et je peux dire que ça les occupe, ces frères, sœurs moniales ou apostoliques, ces instituts séculiers et ces fraternités sacerdotales, les laïcs dominicains ! Oui, de jour, de nuit, dans la solitude et la fraternité, l’étude et la contemplation, l’apostolat et la prière.

Mais il n’y a pas que des victoires. Il y a des chutes, des relèvements. Là où il y a des prêcheurs, il y a des pécheurs ! Les fils et filles de St Dominique pérégrinent de fait avec toute l’Eglise : Si certains se sont montrés prophètes en leur temps, saints et martyrs, d’autres se sont montrés de féroces idéologues. Si certains ont fait briller la grande pureté d’une pauvreté et d’une chasteté joyeuse, d’autres ont cédé aux penchants des vanités. Certains ont communiqué par la prédication et la réflexion la douce et miséricordieuse patience du Dieu de vérité. D’autres ont envoyé des hommes et des femmes au bûcher, quand l’inquisition s’érigeait en prétendue gardienne de la foi et des âmes. Funeste tentation de l’occident chrétien ! Funeste tentation de tous ceux qui livrent au fantasme de la religion pure, toute leur énergie, au point de tuer parfois.

Dominique, on le sait, ne fut pas inquisiteur ; ce sont ses frères qui, croyant l’honorer après coup, l’ont affublé de ce titre.

En fait, Dominique a d’abord et seul, prêché pieds nus, au milieu des cathares près de Carcassonne, sous les jets de pierres et les quolibets, pendant 10 ans environ. Et les cathares qui voulaient l’assassiner renonçaient, dit-on, devant son bon sourire.

Ainsi passèrent plusieurs années presque sans fruits. Avec patience et douceur, et l’ardeur de son intelligence dévouée à la Vérité de l’évangile, c’est à dire de la Grâce, il a œuvré pour desceller les cœurs endurcis. C’est alors que quelques courageux le rejoignent et que bien après les sœurs moniales de Prouilhe, commence à s’organiser un groupe de frères prédicants : pour une vie à l’exemple de Dominique.

Mais quelle vie ? Il faudrait du temps pour la décrire. Résumons en quelques mots : l’imitation des apôtres. Rien de plus, rien de moins. Sacré programme. Un peu fou d’ailleurs ! Personnellement, j’ai toujours pensé qu’il est trop vaste ou que Dominique n’avait pas vraiment donné clairement d’axe majeur : car il voulait de grands priants capables d’apostolat intense, des frères assidus à l’étude et capables de tenir autant la solitude que la vie commune intégrale. Il voulait des êtres de silence dévoués à la parole, des êtres de compassion ardent à annoncer le jugement de Dieu, des hommes d’obéissance parfaite mais solidairement responsables de la marche des affaires de leur couvent. Allez trouver, dans tout cela, la priorité.

Le déséquilibre est permanent – bien sûr, je parle pour moi. Toujours trop d’étude, trop de prière, trop d’apostolat ou trop de solitude et pas assez de pauvreté. C’est comme dans l’acte de marcher au fond : on va d’un déséquilibre à l’autre et il faut constamment réajuster. Un exercice d’humilité. Il faut rester en mouvement avec saint Dominique.

Alors ? La priorité ? Elle existe pourtant. Je vous l’ai déjà décrite : ce n’est ni le silence, ni la parole, ni l’étude, ni la communauté, ni la solitude, ni la contemplation. La priorité, pour notre Père saint Dominique, c’est le Salut, la distribution généreuse de la Grâce de Dieu à tous, car Dieu a soif de se donner.

Il a hâte de se donner à chacun de nous, à toute l’humanité. Il a hâte de vous combler, hâte de vous étreindre, hâte de faire de vous les témoins de sa grâce et les serviteurs de l’abondance de la vie divine. Alors courez frères et soeurs ! Courez offrir la grâce du Royaume de Dieu à tous les hommes.

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